La coinchée (Récit d'Alain Kervran)

    Qui des enfants ou des petits-enfants n’a pas joué une fois à la coinchée avec Mémère Cros ? Pour tous, une multitude de souvenirs agréables sont attachés à ces parties de coinchée dans la maison de Cros de Montvert.Mémé

    À cette époque, la télévision n'avait pas envahi "le cantou" des maisons du village. Les veillées de la famille à Cros, lorsque le temps était à la pluie ou l'air un peu "frisquet" pour sortir, avaient régulièrement pour thème la partie de coinchée, plaisir dont Mémère Cros ne se lassait jamais.

    Dès qu’il s’agissait de faire une coinchée, tout semblait passer à la vitesse supérieure dans la grande cuisine, lieu de vie et véritable cœur de la maison. Le dîner, servi sur la table ronde occupant le centre de la pièce, était rapidement pris. La table était prestement desservie et la vaisselle expédiée et rangée sur l’égouttoir de l’évier ou dans le grand placard en merisier. La table se transformait alors, par la magie de la lampe à crémaillère, en table de jeu d’un casino virtuel. Le "coinchou", prosaïque couverture à repasser, devenait tapis de jeu. Les cartes étaient sorties d'un petit meuble sous la TSF et chacun se répartissait autour de la table, Mémère Cros le dos à sa cuisinière à bois. Ainsi commençaient les parties de coinchée.

 Alain
    La coinchée, terme utilisé par Mémère Cros et compris de nous tous, était en fait une des variantes de la Manille. Chaque partie avait son rituel dont l'importance était aussi grande que le déroulement du jeu lui-même : le brassage des cartes (chacun avait sa méthode sensée attirer la chance), leur distribution (par une ou par deux selon le donneur), le choix de l'atout, la coinche ou non, la manière de lever les plis, le décompte des points. Il fallait voir Mémère Cros, lorsque sa main était bien fournie, frapper la table de son poing en annonçant «je coinche» ou, en  fin de partie, étaler ses 2 ou 3 dernières cartes sur le tapis en disant avec assurance «n'y revenez plus», pour comprendre à quel point elle se passionnait pour ce jeu.


  Yves En même temps que nous jouions, les commentaires, les remarques et les jeux de mJean-Claudeots allaient bon train, créant ainsi une ambiance chaleureuse. La bonne humeur nous gagnait rapidement et faisait naître autour de la table de jeu des fou rires irrépressibles. Mémère Cros, riant aux larmes, enlevait ses petites lunettes rondes pour en essuyer les verres tout embués. Parties, revanches et belles se succédaient, rythmées par le tic-tac régulier de la grosse pendule murale. Mais à minuit, comme dans Cendrillon où le carrosse redevient citrouille, le tapis de jeu redevenait couverture à repasser et retrouvait sa place dans le placard, les cartes de la coinchée retournaient dans leur tiroir, le temps reprenait son cours normal, et nous allions nous coucher heureux.