Une étoile minuscule
Depuis l'enfance, le ciel, les étoiles, l'espace ont attiré ma curiosité. À l'âge de sept ou huit ans, je ne connaissais pas les mots astronomie, astrophysique, cosmologie mais leurs domaines d'investigation stimulaient déjà mon imagination. À cette époque, nous habitions St Cyr, banlieue de Tours. Les fenêtres de l'appartement donnaient sur le Quai portillon en bordure de la Loire. Sur le quai, qui jadis avait vu passer des wagonnets transportant le sable extrait du fleuve, ne restaient plus que des rails couleur rouille, des pavés disjoints, une bascule , des traverses de voie, du sable. Ce quai était pour les enfants du voisinage un terrain de jeu idéal, bien que la Loire toute proche fasse constamment craindre le pire à nos parents. Je me souviens d'une soirée d'automne, avant l'heure du dîner. Avec un copain, Marcel, j'étais assis adossé aux traverses de chêne, le visage tourné vers le couchant. L'air était doux et limpide. La nuit envahissait progressivement le ciel qui se piquetait de petites lumières scintillantes dont l'intensité fluctuait constamment comme autant de clins d'il en notre direction. Ce soir-là, sous le ciel constellé d'étoiles, nous faisions avec le plus grand sérieux de la métaphysique , mot glané je ne sais où. Nous discutions d'autres mondes, d'autres êtres vivants ailleurs, tout en regardant les étoiles, et le temps n'existait plus. Il se rappela à nous par la voix de ma mère qui me hélait de la fenêtre de la salle à manger pour le dîner. Le fil magique qui nous reliait aux étoiles s'était rompu mais pour moi, cette interruption ne fut que momentanée car de ce jour, ma curiosité pour l'espace immense et inconnu qui nous entoure ne m'a jamais quitté.
Les
tribulations de la famille vers d'autres lieux, vers d'autres cieux ont mis en veilleuse
mon désir de découvrir le ciel. Tours, Fort-de-France, Tours encore, Bordeaux enfin, les
années avaient passé. Le ciel n'attirait-il plus mon attention ?
Si,
mais pour cela il fallait une nouvelle impulsion, et ce déclic est venu un soir d'été,
alors que j'avais quatorze ou quinze ans. Il faisait chaud dans le petit appartement où
nous habitions à Bordeaux et le jardin minuscule, situé derrière la maison, était le
seul endroit où trouver un peu de fraîcheur. Là, avachi dans une chaise longue au
milieu du gazon clairsemé, je cherchais un peu d'air le regard tourné vers le coin de
ciel au-dessus de moi. Mon attention se trouva attirée par les étoiles dont le
scintillement était d'autant plus perceptible que la chaleur était grande. Dans la
constellation de la Grande
Ourse, que j'avais
appris à localiser au cours de ces années de voyage, une petite étoile retint mon
regard pour une raison qui reste encore inexplicable à ce jour. Peut-être
clignotait-elle plus que les autres, toujours est-il que je décidais de choisir cette
minuscule étoile, parmi les milliers qui emplissaient le ciel, comme mon
étoile. Oui, celle-là précisément, non pas celle juste à côté qui brille beaucoup
plus, non celle-là et pas une autre. Je décidais de lui donner un nom car je doutais que
les astronomes lui en ai attribué un étant donné sa faible luminosité. Après avoir
rejeté plusieurs prénoms féminins appartenant à des copines du moment, celui qui me
vint à l'esprit, fut Cinna . Les deux syllabes sonnaient bien à mon oreille
et Corneille, au travers de mes lectures de collégien, venait de fournir un nom à une
étoile perdue dans l'immensité du ciel. A partir de cette nuit mémorable,
"mon" étoile devint la compagne lointaine et silencieuse de mes rêveries
d'adolescent, quelles soient tristes ou gaies, sérieuses ou futiles.
Au cours des années qui suivirent, je m'appliquais à reconnaître les constellations qui parsèment le ciel de notre hémisphère boréal, à les localiser en toutes saisons et à désigner les étoiles les plus brillantes par leur nom, Aldébaran, Bételgeuse, Mizar,.... Pendant les vacances d'été, Cros de Montvert était un lieu de prédilection pour observer les étoiles. Souvent le soir, la bande se donnait rendez-vous à la bascule puis se dirigeait vers un haut lieu de nos réunions, Les Trois Chênes (en fait trois châtaigniers majestueux). Là, adossés aux troncs respectables ou allongés en cercle dans l'herbe, nous nous racontions, nous discutions de tout, de rien mais avec passion. Mieux encore, nous écoutions Jean-Claude nous raconter des histoires drôles avec un talent dont il a le secret et qui nous pliaient en deux à force de rire. Lors de ces soirées, il se trouvait toujours une personne à qui je pouvais faire part de mes nouvelles connaissances célestes et mon étoile avait une place de choix dans mes descriptions.
Les
années succédaient aux années, les déménagements aussi, Bordeaux, Rennes, Paris, du
collège au lycée, du lycée à la Faculté, je grandissais. Le ciel de la capitale
n'était pas propice à l'observation de la voûte céleste aussi, pour patienter
jusqu'aux vacances estivales, j'allais au Palais de la Découverte où les étoiles
étaient présentées dans le ciel artificiel mais toujours dégagé du
planétarium.
Ce fut au cours de ces années parisiennes que
j'appris enfin le vrai nom de mon étoile. Un après-midi, à la recherche
dans une librairie d'un Que sais-je pour mes cours, mon regard fut attiré
par un livre dont le titre L'astronomie sans télescope était une
invitation à la découverte. Le propos du livre était austère, mais ma persévérance
fut récompensée de façon inattendue lorsque au chapitre La lumière des étoiles
, je lus la phrase « Vous trouverez un modèle d'étoile de cinquième
magnitude, tout juste visible à l'il nu, dans Alcor au voisinage de Mizar dans la constellation de la Grande Ourse ». La phrase était accompagnée d'une
figure ne laissant aucun doute sur l'identité de Alcor avec mon étoile.
Alcor..., deux syllabes aussi, dont la première est celle de mon prénom..., je laissais
sans trop de regret Cinna retrouver la pièce de Corneille et restituait son
véritable nom à mon étoile : Alcor.
Avec le
temps, ma connaissance du ciel nocturne s'étoffait et je ne comptais plus les heures
passées à le déchiffrer en différentes compagnies, ami(e)s, amours. Reviennent
pêle-mêle à ma mémoire, des soirées de fin d'été à Bourbouze avec un ami, Alain
comme moi. Allongés dans son pré au regain fraîchement coupé, enroulés chacun dans
une couverture, lampe torche d'une main, carte du ciel de l'autre et entre nous une
bouteille de marc, nous partions à la découverte de nouvelles constellations, de
nouvelles étoiles. Altaïr de l'Aigle, Arcturus du Bouvier, Véga de la Lyre, Deneb du...
. Des noms étranges qui nous faisaient rêver et stimulaient notre imagination autant que
le marc nous réchauffait. Orion... à l'horizon, le Dragon, la Petite et la Grande Ourse
bien sûr, Alcor toujours, ... et l'inoubliable Cassiopée !. À cette période déjà
lointaine, nos parents avaient une maison au bord de l'océan en Vendée où nous passions
une partie des vacances. Un soir d'une année où nous avions eu la visite de nos
cousines, la bande qui se formait chaque été errait pieds nus sur la plage dont le sable
avait gardé une partie de la chaleur de la journée.
Je décrivais à
Françoise les principales constellations visibles dans la voie lactée. Elle faisait un
effort louable pour essayer de mémoriser leur nom qu'elle entendait pour la première
fois, le Cygne, Persée, la Couronne, Cassiopée... . Lorsqu'elle m'entendit prononcer le mot Cassiopée, il
y eut un déclic dans son esprit, plus préoccupé alors par la gastronomie que par
l'astronomie, et elle me dit « Cassiopée, je m'en souviendrai car son nom ressemble à
cassoulet ! ». Je n'ai pas revu ma cousine pendant plus de trente ans, mais à chaque
fois que mon regard croise celui de Cassiopée j'ai une pensée en forme de sourire pour
elle et sa remarque.
Les années ont passé, la pollution de l'air rend plus difficile l'observation des étoiles, à moins que ce ne soit ma vue qui diminue. Mon étoile Alcor est toujours là, près de sa fidèle compagne Mizar, et le lien affectif qui me lie à elle reste le même après toutes ces décennies. Nous passons, alors que les étoiles sont immuables à l'échelle humaine. Mais il se trouvera sûrement un jour, plus tard, ailleurs peut-être, un autre regard qui attiré par ce point lumineux minuscule en fera son étoile et rêvera.
AKV - Montpellier, Mars 2001.